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LE CLAVIER D'OUTRE-RÊVE de LOUISE MICHEL

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Dessin de Natalya Buryka
OUTRE-RÊVE, composition de Sylvain Neveu
00:00 / 01:48

LE CLAVIER D'OUTRE-RÊVE

 

Il y a quelques jours, je m’endormis dans un rêve charmant.

 

J’étais libre, dans l’espace sans bornes, où je montais aussi facilement qu’on suit les sentiers de nos vallées.

 

Je me trouvais dans un monument, si vaste que ses limites apparaissaient comme un horizon lointain.

 

Le silence emplissait les voûtes, mais on en pressentait la sonorité inouïe.

 

Je m’assis devant un instrument dont le clavier s’en allait si loin en montant et si loin en descendant, qu’il devait compter bien des sons inappréciables à l’oreille humaine.

 

Lorsque je posai les mains sur ce clavier il s’en échappa un soupir harmonieux et doux, comme si une âme en sortait, et les voûtes vibrèrent.

 

Mon esprit s’unit à l’esprit qui chantait dans l’instrument.

 

Cet orgue prodigieux avait des demi-tons au lieu de tons et des quart de tons pour demi-tons.

 

De petits archets adaptés à chaque note étaient mis en mouvement lorsqu’on posait les doigts sur les touches : la corde gémissait comme celle d’un violon, et tout cela était emporté dans de prodigieux tuyaux.

 

C’était beau à prendre le cœur, à ravir l’intelligence; ce qu’on jouait sur ce clavier c’était son âme même, Chaque phrase musicale pouvait se traduire en une strophe ardente et la strophe à son tour devenait vivante et s’envolait sous mille formes inconnues à notre sphère.

 

Était-ce donc le dernier mot de l’harmonie?

 

Non, car par-delà le lieu où j’étais, devait s’en trouver un autre, où nul instrument n’était nécessaire, où tout était chant, où tout vibrait comme une lyre.

 

Quel rêve ! J’oubliai tout lorsque tout s’effaça.

 

De grosses pattes velues passant sur mon visage m’éveillèrent. C’était Minet qui jouait avec mes cheveux, en renfonçant à peu près ses griffes.

 

Il était grand jour, hélas ! notre jour qui n’est pas la grande lumière du songe.

 

En face de mon lit le piano encore ouvert de la veille, sur lequel je jetai un coup d’œil indigné. Que pouvait-il me dire après ce clavier divin ?

 

Louise MICHEL

 

Source: Le Progrès musical. Journal artistique et littéraire. November 1, 1867, p. 2.

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