L'HISTOIRE CONTREFACTUELLE OU UCHRONIE, émerge au milieu du XIXème siècle avec l’essor du roman et l’intérêt croissant pour l’histoire. Il s’agit d’une « œuvre de fiction qui part de l’histoire telle qu’elle s’est déroulée pour présenter une histoire alternative à partir d’un point de bifurcation 1». Elle a un « caractère ludique, ironique, distancié ».

La révolution française, selon l’historien François Hartog2 constitue précisément un point historique de bifurcation temporelle3 qui voit le rapport privilégié au passé de la population s’inverser et s’orienter en direction d’un futur marqué par la possibilité d’une modification du cours de l’histoire et de l’idée de progrès. Aujourd’hui, par contre,

...le raisonnement contrefactuel est favorisé [...] par une période d’incertitude traversée par la mondialisation, la fin supposée des grandes idéologies, la dissolution de l’idée de progrès, et une nouvelle obsession pour le présent (présentisme), une crise du futur avec difficulté de se projeter dans l’avenir.

La période actuelle est caractérisée par la confusion croissante entre réel et fiction et un puissant désir d’autres horizons. Ce contexte est particulièrement propice aux expériences contrefactuelles4.

 

Le premier auteur d’une « histoire alternative » est Louis Geoffroy qui publie en 1836 « Napoléon et la conquête du monde 1812-1832, histoire de la monarchie universelle », dans laquelle Napoléon soumet la Russie et la Grande-Bretagne, achève la conquête égyptienne, puis s’attaque à l’Asie pour finir empereur du monde.

Charles Renouvier publie ensuite son « Uchronie » en 1857. Il « démontre le rôle de la liberté face au fatalisme historique, au déterminisme, au rôle de la Prédestination et de la Providence. Du point de vue méthodologique, l’Uchronie assume sa forme fictionnelle et ses ambitions philosophiques5 ».

L’usage de la démarche contrefactuelle traverse les sciences sociales, l’histoire bien sûr, mais aussi les relations internationales, l’économie, l’art et la littérature. Tite Live, Blaise Pascal, Louis-Auguste Blanqui, William Morris, Max Weber, Winston Churchill, Fernand Braudel, Pierre Bourdieu, Robert Vobel, Mona Ozouf, Jared Diamond en ont emprunté les outils, dans un sens scientifique ou littéraire.

Max Weber avançait, dans ses « Essais sur la théorie de la science6 » en 1906, que seule l’analyse contrefactuelle peut conférer à l’histoire le statut d’une véritable science, en identifiant et en hiérarchisant les causes en histoire, et donc en mesurant la signification historique d’un événement.

Il faut sélectionner une cause parmi une infinité d’autres, puis, pour prouver l’existence d’une relation causale entre la cause sélectionnée et les effets constatés par l’historien, le chercheur doit faire abstraction de cette cause ou bien la modifier. Cette expérience imaginaire doit pouvoir déterminer des « possibilités objectives » qui vont permettre de hiérarchiser les causes7.

 

Fernand Braudel a également utilisé la méthode pour « mesurer l’impact des grands hommes et l‘importance des structures 8». Robert Vobel a appliqué au champ économique l’analyse contrefactuelle dans une étude sur l’importance du chemin du chemin de fer dans la croissance économique des USA au XIXème. En substituant au chemin de fer les canaux de navigation et en projetant des statistiques fictives, il a pu identifier avec certitude des facteurs de causalité et établir une équivalence de ce niveau de croissance. Cette approche s’est institutionnalisée dans la Cliométrie9.

Dans le champ des relations internationales, la démarche contrefactuelle permet d’analyser les crises, en particulier les crises militaires qui permettent de définir des événements décisifs, sujets à la définition claire d’un avant et d’un après.

La relation entre fiction et histoire est précisée par l’historien Carlo Ginzburg, qui rappelle que la connaissance historique est indirecte, indiciaire et conjecturale :

  • indirecte car l’historien n’a pas vécu l’époque qu’il étudie, et doit donc recourir à l’imagination ;

  • indiciaire, la connaissance historique l’est par définition : elle est trouée, incomplète, par trace, et fondée sur les archives. Ses conditions de production confèrent à cette discipline un statut flou, ambigu, entre la science et la littérature ;

  • conjecturale : le chercheur recourt à l’imagination pour formuler des hypothèses de travail10...

Mona Ozouf, dans « Varenne », emprunte la méthode contrefactuelle pour tenter de se situer en dehors de la certitude que confère à l’historien la connaissance de la suite des événements. La posture téléologique qui consiste à expliquer un fait historique en fonction d’évènements postérieurs ou d’une finalité, donne l’impression que ce qui est advenu était inévitable. Le raisonnement contrefactuel permet d’y échapper.

 

Cette analyse, dit Pierre Singaravelou, « permet de montrer que les processus sociaux ne sont pas univoques, que l’histoire est aussi l’opportunité de choix, d’opportunités plurielles. Le contrefactuel permet d’éprouver un devenir historique moins linéaire, plus irrégulier, il peut bousculer les continuités et les déterminismes trop lisses [...] et appréhender dans les archives les futurs craints, les futurs espérés du passé, pour saisir plus finement les moments d’ouverture des possibles : les révoltes, les révolutions»11.

Pour Quentin Deluermoz et Pierre Singaravelou, l’histoire contrefactuelle peut rendre la parole aux perdants de l’histoire, « histoire souvent écrite par les vainqueurs et qui a tendance à écraser les potentialités ». « L’histoire ferme l’éventail des possibles à chaque instant » écrivait Bourdieu.

Tous les possibles, pour Bourdieu, sont révoqués une fois pour toutes par l’histoire, et pire, deviennent impensables a posteriori. C’est peut-être le rôle du chercheur en sciences sociales de retrouver ces possibles du passé, de les documenter afin de restituer les luttes et les horizons de l’époque étudiée.

 

On aborde ici la dimension politique de l’histoire contrefactuelle en rouvrant les potentialités du passé. Cette démarche peut permettre de libérer les possibles du futur et donc de réarmer notre capacité d’action dans le présent12.

 

Ce que nous avions avancé plus haut comme présupposé du projet.

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1 - Pour une histoire des possibles : analyses contrefactuelles et futurs non advenus, conférence de Pierre Singaravelou, Maison des sciences de l’homme, https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=-WIoWiITV- c

2 - Régimes d'historicité - Présentisme et expériences du temps, Sciences humaines, Histoire, La Librairie du XXIème siècle, 2003

3 - Les éléments présentés ici sur la démarche contrefactuelle, sont tirés de Singaravelou et Deluermoz : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2012-3-page-70.htm et https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=-wiowiitv-c

4 - Ibidem.

5 - Ibidem

6 - éd. Plon, 1965

7 - Pierre Singaravelou, ibidem.

8 - Ibidem

9 - Réconciliation de l'histoire et de la science économique.

10 - Singaravelou, Ibidem

11 - Ibidem

12 - Ibidem