LA NOTION DE PROJET

 

Des outils pour penser la notion même de projet :

 

L'ANTICIPATION OPERATOIRE PARTIELLEMENT DETERMINEE de Jean-Pierre Boutinet. Les années 1970 ont réintroduit de l’action « dans les théories sociologiques alors dominées par le structuralisme et les théories holistes qui mettaient l’accent sur les déterminations sociales qui pesaient sur les individus ». Il s’agissait de « redonner une place aux initiatives des acteurs individuels ou collectifs »1.

 

Une [...] façon de leur redonner de l’initiative est de les mettre en mesure de se doter d’un projet d’action : projet au niveau des individus, des groupes, des organisations » [et « d’attirer [l’]attention sur le fait que malgré les apparences bureaucratiques, [les sujets] ont à leur disposition, pour peu qu’ils y prennent bien garde, des possibilités d’action inexploitées »1.

 

La sociologie de l’action d’Alain Touraine, par exemple, permettait alors, en réinvestissant la notion de projet, de « réintroduire la place de l’acteur dans les systèmes, une certaine marge de manœuvre propice à l’action et à la mise en place de projets ».

 

Jean-Pierre Boutinet, dans son « Anthropologie du projet » définit en 2018 le terme « projet » comme « anticipation opératoire partiellement déterminée » : « Le projet est en effet une anticipation au sens où il cherche à appréhender l’avenir, et opératoire parce qu’il fait référence à un futur qu’il « va chercher à faire advenir ». Il fait donc accéder l’homme ordinaire au statut d’acteur, déterminé vers une action en direction d’un futur qu’il « va chercher à faire advenir 2».

 

Le projet, résolument tourné vers l’action, se trouve entre deux pôles extrêmes, ni rationnel (comme le « but » ou l’« objectif »), ni volitif, comme le « souhait ») : un projet purement rationnel pourrait être trop déterminé et laisser trop peu de marges de manœuvre ; trop flou, il n’engagerait pas suffisamment à l’action. Il est ainsi « partiellement déterminé », ce qui fait qu’il n’est jamais totalement réalisé, « toujours à reprendre, cherchant indéfiniment à polariser l’action vers ce qu’elle n’est pas 3.

 

 

LES UTOPIES RÉELLES de Erik Olin Wright. La notion d’ « utopie réelle » définie par Erik Olin Wright fait entrer le projet dans une perspective de « transformation interstitielle » de la société, cherchant à dépasser la volonté de la social-démocratie de domestiquer le capitalisme et celle des mouvements révolutionnaires de le briser. La proposition est de le « fissurer de l’intérieur » en axant sa stratégie sur ce qu’il est possible de construire plutôt que de détruire. Les utopies réelles, véritables oxymores, sont utopiques en ce qu’elles se tournent vers une plus grande justice sociale et politique, et réelles car elles sont « désirables, viables et faisables ».

 

Wright construit sa théorie à partir de la création d’une « science sociale émancipatrice », étudiant « toutes les failles et les fragilités des constructions sociales, institutionnelles et politiques afin d’apprendre à les renverser » 4, sur un diagnostic de la nocivité du capitalisme, et en proposant l’élaboration d’une « théorie de la transformation », qui étudierait en même temps « la reproduction sociale, ses limites et contradictions, les dynamiques du changement social et enfin les stratégies de l’action collective » 5.

 

Wright observe, et c’est ce qui va faire l’objet d’une partie du site, des expériences d’utopies réelles, sociales, politiques et économiques, qui ont toutes en commun « d’augmenter le pouvoir d’agir social », cherchant à dépasser le capitalisme plus qu’à l’affronter, en particulier des « modalités d’économie participatives » : coopératives d’entreprises gérées par les travailleurs (Mondragón), gestion participative du budget municipal (Porto Allegre), associations autogérées (Wikipédia, modèle d’économie sociale et de démocratie directe horizontale), mais aussi revenu universel, tirage au sort des parlementaires et carte démocratique.

 

Ici commencent à se tisser les liens par paliers entre les différents référents à l’origine de notre réflexion sur la notion de projet :

 

  • les arts de faire, ruses subtiles et tactiques de résistance de Michel de Certeau par lesquelles l’homme ordinaire lutte contre la raison technicienne en détourn(ant) les objets et les codes, pour se réapproprie(r) l'espace et l'usage à sa façon.

 

  • l’accession de l’homme ordinaire au statut d’acteur par l’anticipation opératoire partiellement déterminée de Jean-Pierre Boutinet par le fait que, tourné vers l’action, il cherche à appréhender l’avenir et à le faire advenir

 

  • la transformation interstitielle de la société de Erik Olin Wright via des stratégies d’actions collectives.

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1 - Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du projet, Presses universitaires de France, 2018 p. 135

2 - Ibidem

3 - p. 67

4 - https://journals.openedition.org/lectures/23343

5 - ibidem