UN BESTIAIRE. L’héritage documentaire de la Commune est peuplé de rêves et de cauchemars. Une très forte polarisation est à l’œuvre dans le champ artistique et littéraire. D’un côté, la Fédération des artistes réunit les intérêts d’un grand nombre d’artistes et d’artisans d’art en une structure qui tend à les rendre solidaires et indépendants des contraintes du pouvoir, et on connait les positions communardes de Gustave Courbet, Jules Valles, Eugène Pottier, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine. De l’autre côté, l’immense majorité des écrivains de l’époque manifeste un rejet absolu de la Commune, dévoilant les aspects haineux, mensongers voire totalement irrationnels de leurs critiques par l’usage de terminologies criminelles, animalières ou pathologiques1 peu propices à l’objectivité.

 

L’historienne Hélène Lewandowski évoque  des « discours qui cherchent à décrédibiliser les insurgés, à dénier toute portée politique à la commune2 ».

À coup de plume se dessine un portrait type du communard, criminel, fainéant, illettré, abruti par l’alcool, dont chaque trait de caractère prouve la culpabilité3.

 

L’origine sociale et politique de la Commune, le contexte militaire (les origines de la guerre, la capitulation, l’occupation prussienne et ses conséquences sociales) sont ignorées, camouflées, et ainsi se trouve dressé un portrait-charge du communard dont la virulence désamorce la crédibilité.

 

Ainsi des écrits de la « chère dame de Nohant », George Sand, pour laquelle les insurgés sont des : ânes grossièrement bêtes ou de coquins de bas étage. La foule qui les suit est en partie dupe et folle, en partie ignoble et malfaisante4. C’est une émeute de fous et d’imbéciles mêlés de bandits5

C'est à croire que Paris tout entier est ivre mort...On ne comprend pas que l'armée n'en finisse pas avec cette orgie6.

Maxime du Camp : La Commune est un accès d'épilepsie morale ; une sanglante bacchanale ; une débauche de pétrole et d'eau de vie ; une inondation de violences, d'ivrognerie qui faisait de la capitale de la France un marais des plus abjects7

Il ajoute, à propos des enfants : Tous ces êtres chétifs, malsains, moitié loups et moitié furets, que la libre vie en commun a prématurément dépravés, que des poètes mal inspirés ont essayé de glorifier (Ô Hugo!), qui tirent l'étymologie de leur nom banal de la voie publique où ils vaquent comme des chiens errants8.

 

Théophile Gautier : Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d’épais barreaux où l’on parque les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes perversités réfractaires que la civilisation n’a pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l’incendie amuse comme un feu d’artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l’attentat à la pudeur représente l’amour, tous les monstres du cœur, tous les difformes de l’âme ; population immonde, inconnue au jour, et qui grouille sinistrement dans les profondeurs des ténèbres souterraines. Un jour, il advient ceci que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune9.

 

Leconte de Lisle : Que l’humanité est une sale et dégoûtante engeance ! Que le peuple est stupide ! C’est une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais pour notre idéal sacré. Qu’il crève donc de faim et de froid, ce peuple facile à tromper qui va bientôt se mettre à massacrer ses vrais amis !  Leconte de Lisle  accusait les intellectuels insurgés d'appartenir à la ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, romanciers de bas étage" .

 

Ernest Houssaye, à propos des femmes de la Commune : Pas une de ces femmes n’avait une figure humaine : c’était l’image du crime ou du vice. C’était des corps sans âme qui avaient mérité mille fois la mort, même avant de toucher au pétrole. Il n’y a qu’un mot pour les peines : la hideur.

 

La semaine sanglante n’aura pas suffit à éteindre la haine, le mépris et les injures des auteurs :

 

Emile Zola : Le bain de sang que [le peuple de Paris] vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur.10 

Les bandits vont empester la grande cité de leurs cadavres — jusque dans leur pourriture ces misérables nous feront du mal.11

 

Alphonse Daudet : Sauvé, sauvé ! Paris était au pouvoir des nègres !" 

 

Gustave Flaubert : Je trouve qu'on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l'humanité. On est tendre pour les chiens enragés, et point pour ceux qu'ils ont mordus12.

Le peuple est un éternel mineur. Je hais la démocratie. […] Le premier remède serait d'en finir avec le suffrage universel, la honte de l'esprit humain. […] L'instruction obligatoire et gratuite n'y fera rien qu'augmenter le nombre des imbéciles. Le plus pressé est d'instruire les riches qui, en somme, sont les plus forts. 13.

 

Anatole France : Enfin, le gouvernement du crime et de la démence pourrit à l’heure qu’il est dans les champs d’exécution !

 

Ainsi sont tordus, par ceux qui ont la parole et la conservent, les récits des vies des Communards qui ont tenté de mettre l’avenir au présent. La réhabilitation des victimes de la Commune n’a eu lieu que 146 ans plus tard, le 29 novembre 201614, c’est dire si le contexte politique restait encore chatouilleux... Ces propos sont fondés sur des présupposés politiques clairement liés à des intérêts - et à des peurs - de classe. Ces fictions idéologiques négatives (ces diffamations) par leur violence, par les passions négatives qui les sous-tendent, ont produit des distorsions de la réalité qui, se stimulant réciproquement, ont finit par produire un bienveillant contexte littéraire, voire une justification politique opportune à la semaine sanglante. Il eut été étonnant que Mr Thiers ne profite pas d’un élan littéraire aussi propice à ses visées politiques. Ces textes sont, comme on dit aujourd’hui, des agents historiques : leur impact, quoiqu’impossible à évaluer précisément, est indiscutable. C’est en tout cas dans ce naufrage démocratique que fut la semaine sanglante qu’ont sombré la dignité et la légitimité de la IIIème république. En 1970, un ouvrage de Paul Lidzky intitulé « Les écrivains contre la Commune »15 a retracé ce noir chapitre, soigneusement replié dans l’ombre de l’histoire, des élans haineux de nos gloires littéraires. On peut y observer cette articulation désormais clairement posée, comme annoncée plus haut, entre art de raconter et art de gouverner.

 

Mais, de l’autre côté de ces récits-là de la Commune se tiennent d’autres récits, toujours plus nombreux, qui restituent les faits et leurs origines, par le vécu (Prosper-Olivier Lissagaray), par l’attachement aux faits (Jacques Rougerie), par une analyse de son imaginaire politique (Kristin Ross), et qui à la fois restituent le réel de la Commune et enrichissent son imaginaire.

 

On rencontre des survivances contemporaines tenaces de cette polarisation terminologico-sociale lors d’événements à dimensions contestataires, même si les termes utilisés désormais se sont quelque peu nuancés16. L’épisode des Gilets jaunes17 peut, par exemple, être utilement relié, de ce point de vue, à cette verve littéraire spécifique, par la dimension souvent méprisante de certains commentaires politiques ou médiatiques.

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1 - Voir Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, éd. La découverte, 2010

2 - La face cachée de la Commune, Ed. du Cerf, Paris 2018, p. 108

3 - Ibidem p.109

4 - George Sand, Agendas IV, Paris, Jean Touzot, 1993, p. 361

5 - Ibidem page 376.

6 - Agenda de George Sand, 19 mai 1871

7 - Les Convulsions de Paris, éd. Hachette, 1879.

8 - Ibidem

9 - Théophile Gautier, Tableaux du siège, Paris 1870-1871, cité par Lidsky, 1982, p. 46

10 - Le Cri du Peuple, 3 mai 1871

11 - Lettres sur la semaine sanglante, Le sémaphore de Marseille, du 22 mai au 3 juin 1871.

12 - Les citations suivantes viennent toutes du texte Ecrire contre la canaille du Collectif Les mots sont importants, 2019, https://lmsi.net/Ecrire-contre-la-canaille.

13 - Lettre à George Sand.

14 - L‘assemblée nationale : 1-Estime qu’il est temps de prendre en compte les travaux historiques ayant établi les faits dans la répression de la Commune de Paris de 1871. 2-Juge nécessaire que soient mieux connues et diffusées les valeurs républicaines portées par les acteurs de la Commune de Paris de 1871. 3-Souhaite que la République rende honneur et dignité à ces femmes et ces hommes qui ont combattu pour la liberté au prix d’exécutions sommaires et de condamnations iniques. 4-Proclame la réhabilitation des victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871. https://www.assemblee-nationale.fr/14/ta/ta0844.asp

15 - éd. Maspero, réédition 1982.

16 - Quoique certaines formules comme « Cette bande de racaille, on va vous en débarrasser ! » ou le célèbre « Casse-toi, pauv’ con ! » suggèrent l’inverse...

17 - Dont on appréciera ici un très sympathique hommage au 150naire de la Commune : https://lundi.am/150eme-anniversaire-de-la-Commune

* Nulle part ailleurs, 12'47'', d'après Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, 1970, éditions Maspero

(grand) journaliste : Daniel Mermet
(superbe) animation : Olivier Azam
(élégant) montage : Cécile Frey
(beau) son : Jules Krot