LE ROMAN NATIONAL. Les identités nationales européenne ne sont pas des faits de nature, mais des constructions. Elles ont été l’objet d’une grande œuvre commune commencée à la moitié du XVIIIème. Pour fonder sa légitimation, explique Anne-Marie Thiesse 1,

une communauté doit se trouver des origines, des antiquités, des preuves de ces antiquités, les plus lointaines possibles, et essayer de trouver des textes fondateurs ».

 

Le travail de Thiesse porte sur la fiction et la culture de masse dans l’Europe contemporaine2. Elle écrit :

Cette construction [des identité nationales] a été l’œuvre collective menée par plusieurs pays européens à travers des tâtonnements, des imitations et des échanges croisés, pour aboutir à une sorte de modèle commun, une liste d’éléments de base : des ancêtres fondateurs, une langue, une histoire continue, des héros, des monuments, un folklore à laquelle toute nation émergente doit depuis se conformer3.

 

Voici l’histoire de l’un des textes fondateurs de notre identité nationale, la célèbre Chanson de Roland, qui croisa l’imaginaire de la future Commune de Paris à l’hiver 1870. Depuis sa découverte à la Budleyan Library d’Oxford par Francisque Michel, et sa publication en 1830, la Chanson de Roland n’intéressait pas les français, explique Thiesse, pas plus d’ailleurs que la littérature médiévale. Mais elle va finalement débarquer dans l’imaginaire des français avec le philologue et médiéviste Gaston Paris4. Celui-ci va donner, le 8 décembre 1870, c’est à dire peu après la bataille de Sedan et le siège prussien de Paris en septembre, une conférence au Collège de France intitulée « La chanson de Roncevaux et la nationalité française ». Prenant modèle sur le Berlin assiégé par les troupes napoléoniennes dans les années 1810 il va,

lors d’une conférence extrêmement impressionnante […] exhorter les français à s’inspirer des héros de la chanson de Roland et à défendre la patrie, [...] à mourir en combattant, à donner sa vie pour la patrie5.

 

Le 18 mars 1871, les parisiens se rebellent contre l’armée versaillaise venue récupérer les canons de la Garde nationale pour les remettre aux prussiens. On se saurait dire, bien sûr, quelles furent les conséquences concrètes de cette conférence, l’influence qu’elle exerça précisément sur l’imaginaire et les actions de la Commune. Elle se trouve cependant résolument liée à son histoire, et a pesé sur l’opinion publique parisienne, d’autant que dès 1870, la Chanson de Roland, écrit Jacqueline Cerquiglini-Toulet, sera enseignée comme antidote à la défaite de Sedan6.  Au rejet parisien d’un gouvernement capitulard, aux effets désastreux de la bataille de Sedan, de celle de Buzenval, de l’occupation prussienne, puis de la tentative par Thiers de s’emparer des canons de la Garde Nationale, la conférence de Paris propose la dimension épique d’un modèle à la légitimation de la résistance parisienne.

Quelques années plus tard, la chanson de Roland sera au programme de l’agrégation de lettre, puis de la classe de seconde dans les lycées. Roland rejoint Vercingétorix, du Guesclin, Bayard et Jeanne d’Arc, et devient un modèle patriotique officiel. « La littérature, disait Gaston Paris, est l’expression de la vie nationale. Là où il n’y a pas de littérature nationale, il n’y a qu’une vie nationale imparfaite ». Mais nous allons voir que l’expression littéraire de la vie nationale fut, à l’époque de la Commune, fort agitée et imparfaite...

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1 Chercheuse au CNRS et spécialiste de la création des identités nationales en Europe https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/histoire-du-mensonge-44-les-mythes-nationaux-sont-ils-des-tissus-de-mensonge + « La construction des identités nationales », éd. Points, 2001

2 https://www.cnrs.fr/fr/personne/anne-marie-thiesse

3 https://journals.openedition.org/urmis/304

4 https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Paris

5 Idem, France Culture

6 Les études médiévales dans les enseignements en France, Perspectives médiévales, https://journals.openedition.org/peme/13785