JOURNAL OFFICIEL - PARTIE NON OFFICIELLE 4 

DIMANCHE 2 AVRIL 1871

DÉSORGANISATION DU SERVICE DES POSTES : UN FAIT INOUÏ (extrait, voir JO p329)

Administration des postes

Un fait inouï vient de se produire.

Un service public, relevant directement des citoyens, et qui ne pouvait excuser son privilège que par la garantie qu’il devait assurer dans toutes les relations commerciales, a été indignement sacrifié à des questions d’intérêt purement politique.

Le service des postes est, depuis quelques jours, systématiquement désorganisé par ceux qui avaient accepté le mandat de le diriger. On a privé Paris de toute communication avec la province, sans se soucier des intérêts qu’une semblable résolution a compromis à la veille de l’échéance d’avril.

A qui incombe la responsabilité d’un pareil acte ? Nous en appelons à la conscience publique !

[…]


 

EDUCATION NOUVELLE (p335)

Les délégués de la société l’Education nouvelle ont été reçus hier par les membres de la Commune, auxquels ils ont remis une requête conçue en ces termes :

À la Commune de Paris.

Considérant la nécessité qu’il y a, sous une république, à préparer la jeunesse au gouvernement d’elle-même par une éducation qui est toute à créer ;

Considérant que la question de l’éducation, laquelle n’est exclusive d’aucune autre, est la question mère, qui embrase et domine toutes les questions politiques et sociales, et sans la solution de laquelle il ne sera jamais fait de réformes sérieuses et durables ;

Considérant que les maisons d’instruction et d’éducation entretenues par la commune, ou par le département ou par l’Etat, doivent être ouvertes aux enfants de tous les membres de la collectivité, quelles que soient les croyances intimes de chacun d’eux ;

Les soussignés délégués de la société l’Education nouvelle, demandent d’urgence, au nom de la liberté de conscience, au nom de la justice :

Que l’instruction religieuse ou dogmatique soit laissée tout entière à l’initiative et à la direction libre des familles, et qu’elle soit immédiatement et radicalement supprimée, pour les deux sexes, dans toutes les écoles, dans tous les établissements dont les frais sont payés par l’impôt ;

Que ces maisons d’instruction et d’éducation ne contiennent aux places exposées aux regards des élèves ou du public aucun objet de culte, aucune image religieuse ;

Qu’il n’y soit enseigné ou pratiqué, en commun, ni prières, ni dogmes, ni rien de ce qui est réservé à la conscience individuelle ;

Qu’on n’y emploie exclusivement que la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits, quelle qu’en soit la nature, physiques, moraux, intellectuels ;

[…]

La qualité de l’enseignement étant déterminée tout d’abord par l’instruction rationnelle, intégrale, qui deviendra le meilleur apprentissage possible de la vie privée, de la vie professionnelle et de la vie politique ou sociale, la société l’Education nouvelle émet en outre le vœu que l’instruction soit considérée com- me un service public de premier ordre ; qu’en conséquence, elle soit gratuite et complète pour tous les enfants des deux sexes, à la seule condition du concours pour les spécialités professionnelles.

Enfin, elle demande que l’instruction soit obligatoire, en ce sens qu’elle de- vienne un droit à la portée de tout enfant, quelle que soit sa position sociale, et un devoir pour les parents ou pour les tuteurs, ou pour la société.

Au nom de la société l’Education nouvelle, les délégués nommés dans la séance du 26 mars 1871, à l’Ecole Turgot

Il a été répondu aux délégués que la Commune était complètement favorable à une réforme radicale de l’éducation dans le sens qu’ils indiquaient ; qu’elle com- prenait l’importance capitale de cette réforme, et qu’elle considérait la présente démarche comme un encouragement à entrer dans la voie où elle était résolue à marcher.


 

L'ÉCOLE DES BEAUX ARTS (p340)

Les élèves de notre Ecole des beaux-arts sont prévenus que, pour prendre part aux concours des grands prix de l’année 1871, il suffit d’être Français et de n’avoir pas atteint trente ans d’âge le 1er janvier dernier.


 

LE DRAPEAU ROUGE (p340)

Il y a présentement devant l’hôtel des Monnaies du quai Conti, sur le bassin qui a été ménagé entre l’écluse, la presqu’île du Vert-Galant et le Pont-Neuf, toute une flottille de chaloupes canonnières portant le nouveau drapeau rouge de la Commune de Paris.


 

FAIT DIVERS - INCENDIE (p340)

Avant-hier au soit, vers les six heures, un incendie, dû encore, dit-on, à une inflammation de pétrole, s’est déclaré chez M. Tinet, épicier, Faubourg-Saint- Antoine, 148.

Malgré l’empressement des voisins et des passants à courir au secours des incendiés, un jeune homme de vingt-trois à vingt-cinq ans a été gravement brûlé à la figure et au corps ; il est mort, M. Tinet lui-même a été brûlé à la figure et aux mains, ainsi qu’une personne accourue pour porter secours.

C’est le caporal Baguet, du 29e de ligne, qui, avec l’aide du sergent de pompiers Piron, a arraché des flammes, et au péril de ses jours, la première victime.

Baguet a été cité à l’ordre du jour de la 12e légion.


 

FAIT DIVERS - LE FANTÔME (p341)

M. Edmond S..., agent principal d’une compagnie d’assurances domicilié rue Saint-Dominique, possède près de Ville-d’Avray une petite propriété. Lorsqu’il s’y rendit après le départ de l’ennemi, il fut satisfait de voir que la maison, qui avait été occupée par un officier prussien, avait subi peu de dégâts. Plusieurs arbres fruitiers et d’agrément avaient été coupés dans le jardin.

Dans la chambre à coucher, la glace de la cheminée était brisée ; la tenture gris-bleu avait été arrachée en maints endroits, notamment dans l’alcôve, et avait laissé reparaître un ancien papier vert velouté sur lequel elle avait été collée. Cependant, le lit avec les rideaux étaient intacts, ainsi que les autres meubles.

Après avoir fait ces constatations, M. Edmond S..., revint à Paris.

Il y a deux jours, il s’en retournait à sa maison en compagnie d’un maçon qu’il connaissait et de son ouvrier.

Le temps étant magnifique, les trois voyageurs s’attardèrent à examiner le ruines du palais et de la ville de Saint-Cloud, puis dînèrent chez un ami et se promenèrent tant et si bien, qu’il était nuit quand ils arrivèrent à la propriété.

Il fallut remettre au lendemain l’examen des réparations à faire. M. Edmond S... gagna son lit ; ses compagnons s’installèrent comme ils purent dans la pièce voisine de la chambre à coucher.

Vers quatre heures du matin, ces derniers furent éveillés par les cris : « Au secours ! à l’assassin ! à l’assassin ! » proférés d’une voix étouffée par M. Edmond S... et suivis de profonds gémissements.

Après avoir inutilement frappé à la porte, intérieurement fermée au verrou, ils l’enfoncèrent et trouvèrent l’agent d’assurances étendu, presque mourant, sur son lit. Son visage était contracté et offrait l’image de la plus profonde terreur.

Les volets étaient clos ; rien dans la chambre ne paraissait dérangé.

Lorsque les soins donnés au sieur S... lui eurent rendu un peu de calme, il ra- conta qu’il avait été éveillé par un sentiment de pesanteur sur tout son corps. Alors il aperçut devant lui un monstre hideux, une sorte de grand singe verdâtre accroupi, avec un œil unique et rouge, le regardant d’un air sinistre. Le fantôme s’était jeté sur lui, avait fouillé longtemps au fond de sa poitrine en y enfonçant ses ongles aigus, puis lui avait brûlé les yeux d’un fer rouge et aurait disparu par une trappe enflammée.

Le maître maçon envoya son ouvrier chercher un médecin. Le messager fut obligé d’aller jusqu’à Paris pour en ramener un.

Le docteur examina le malade, visita sa chambre et lui dit :

— Vous avez été empoisonné par de l’arséniate de cuivre.

Le malade pâlit, ainsi que les deux hommes qui craignaient d’être accusés de ce crime.

— Le coupable, continua le médecin, n’est point justiciable des tribunaux. C’est le papier de votre chambre, il a été préparé avec du vert de Scheele, qui contient une forte quantité d’arsenic. La tenture déchirée ayant mis à nu ce papier très ancien, on en fait tomber, comme vous voyez, au moindre mouvement, une poussière verte qui est empoisonnée.

Pendant votre sommeil, cette poussière presque impalpable s’est introduite par les narines, par les yeux, par la gorge jusque dans les voies pulmonaires. La suffocation de votre poitrine et la fièvre de votre cerveau ont enfanté le cauchemar qui vous a obsédé.

Si les secours eussent tardé, vous auriez été en danger de mort. Nous allons voir à vous changer d’air en vous transportant dans une maison voisine où je vous remettrai promptement sur pied. Dans l’intervalle, on arrachera le papier vert qu’on brûlera et qu’on remplacera par un autre, et vous pourrez sans crainte habiter votre chambre.

Une médication énergique a effectivement triomphé de l’intoxication ; mais le médecin a déclaré au malade qu’il aurait à souffrir pendant quelques mois d’une conjonction palpébrale, sorte d’ophtalmie douloureuse et tenace, dont le temps seul amènerait la guérison.

 

LUNDI 3 AVRIL 1871

L'ATTAQUE DES ROYALISTES (p346)

Les conspirateurs royalistes ont attaqué. Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué. Ne pouvant plus compter sur l’armée française, ils ont attaqué avec les zouaves pontificaux et la police impériale.

Non contents de couper les correspondances avec la province et de faire de vains efforts pour nous réduire par la famine, ces furieux ont voulu imiter jus- qu’au bout les prussiens et bombarder la capitale.

Ce matin, les chouans de Charette, les vendéens de Cathelineau, les bretons de Trochu, flanqués de gendarmes de Valentin, ont couvert de mitraille et d’obus le village inoffensif de Neuilly et engagé la guerre civile avec nos gardes nationaux.

Il y a eu des morts et des blessés.

Elus par la population de Paris, notre devoir est de défendre la grande cité contre ces coupables agresseurs. Avec votre aide, nous la défendrons.

Paris, 2 avril 1871.

La Commission exécutive : Bergeret, Eudes, Duval, Lefrançais, Felix Pyat, G. Tridon, E. Vaillant.


 

ADOPTIONS DE FAMILLES (p348)

La Commune de Paris adopte les familles des citoyens qui ont succombé ou succomberont en repoussant l’agression criminelle des royalistes conjurés contre Paris et la République française.


 

OUVERTURE D'UNE ÉCOLE DE TÉLÉGRAPHIE (p351)

Le directeur général des lignes télégraphiques invite les jeunes gens sans emploi à la fréquentation d’une école de télégraphie qui vient d’être ouverte à l’administration centrale.

Il fait appel à tous les bons citoyens pour l’aider à reconstituer le personnel des différents bureaux de Paris, si traîtreusement désorganisés par le gouvernement de Versailles.

Le stage nécessaire pour les hommes intelligents n’excédera pas vingt jours, et des appointements convenables leur seront immédiatement offerts.

Un examen préalable permettra à l’administration de se fixer que la capacité des postulants.

L’héroïque population de Paris ne sera pas longtemps victime de la désorganisation de tous les services, motivée par d’odieuses passions politiques.


 

GET-APENS (p357)

Deux bataillons de gardes nationaux occupaient le pont de Neuilly, lorsqu’ils virent arriver une colonne ayant en tête un colonel de gendarmerie, lequel, pour manifester des intentions pacifiques, s’avança avec ses hommes la crosse en l’air.

Les gardes nationaux, espérant fraterniser, s’avancèrent à leur tour et furent reçus par une décharge qui les fusilla presque à bout portant.

Pareil guet-apens n’a pas besoin d’autre commentaire.


 

REPRISE DU SERVICE DES POSTES (p367)

À force de zèle et d’activité, on a pu reconstituer le service postal dans l’intérieur de Paris. Hier les distributions ont été faites par les facteurs comme à l’ordinaire. On a dû, pour rétablir ce service, faire ouvrir les bureaux divisionnaires par des commissaires de police assistés de la force armée, afin que la formalité eût lieu dans les conditions légales.

Quant au service extérieur, il dépend évidemment du bon vouloir du seul M. Thiers qu’il puisse être repris. C’est à cet ami de l’ordre et de la propriété que les commerçants et les industriels doivent faire remonter la responsabilité du petit coup d’Etat de la confiscation des postes, si préjudiciable à leurs relations à leurs intérêts.


 

UN MALENTENDU DIPLOMATIQUE (p369)

La Nouvelle Gazette de Prusse donne les détails suivants sur un conflit tragicomique qui s’est produit à un banquet diplomatique donné à Munich par le mi- nistre d’Italie, le marquis Migliorati :

M. Migliorati porta un toast à l’empereur d’Allemagne. Le toast fut parfaitement accueilli, et M. le baron Werthern, ministre de Prusse, brisa son verre. On sait que c’est là une coutume allemande, d’après laquelle on est censé attacher au toast une importance telle, que l’on n’admet pas que le verre dont on s’est servi puisse encore être employé à un autre usage.

Mais M. le ministre d’Italie, qui ne connaissait pas cette coutume, prit de fort mauvaise part l’action de M. de Werthern et s’emporta vivement. Soit qu’il fût animé par le banquet, soit qu’il ne comprit pas très bien les langues étrangères, toujours est-il qu’on ne put lui faire comprendre ce qu’avait voulu faire M. de Werthern. La discussion s’échauffa.

L’amphitryon s’emporta de plus en plus, et la querelle devint tellement sérieuse qu’une dame tomba évanouie de sa chaise, entraînant dans sa chute l’ambassadeur d’Angleterre.

On eut la plus grande peine à calmer M. Migliorati.


 

LES ROUGES ET LES PÂLES, JEAN-BAPTISTE CLÉMENT  (extrait, voir  JO p370)

On a toujours trompé le peuple ; le tromper pour en vivre, c’est l’affaire des gens qui se font du lard à se dépens et qui se pâment de bien-être pendant qu’il gèle dans les rues où leurs victimes battent la semelle sur les pavés, pendant qu’il fait faim dans les taudis où grouillent des enfants qui se blottissent comme de petits lapins pour avoir moins froid.

Pour épouvanter ces pauvres diables et leur arracher leur sous, — et comme ils sont beaucoup sur terre ça finit par faire des pièces blanches pour nos exploiteurs, — on leur dit que les hommes de 89, de 93 et de 48, étaient des rouges, c’est-à-dire des coupeurs de têtes, des buveurs de sang, des mangeurs de chair fraîche.

[…]

Maintenant voyons un peu les rouges et les pâles, deux espèces d’hommes qui ne boivent pas, ne mangent pas et ne pensent pas de même. Tout cela peut paraître monstrueux, mais vous allez voir que je dis vrai : d’abord vous n’avez pas le droit d’en douter.

Les rouges

Des hommes de mœurs douces et paisibles, qui se mettent au service de l’humanité quand les affaires de ce monde sont embrouillées et qui s’en reviennent sans orgueil et sans ambition reprendre le marteau, la plume ou la charrue. Ils s’habillent comme vous : ils portent une limousine ou un manteau de gros drap quand il fait froid ; une simple cotte et une vareuse quand il fait chaud ; ils habitent comme tout le monde, n’importe où ; ils vivent comme ils peuvent, et man- gent parce qu’il faut vivre.

Les pâles

Des hommes de mœurs frivoles et tapageuses, qui intriguent, cumulent les emplois et embrouillent les affaires de ce monde. Pétris d’orgueil et d’ambition, ils se drapent dans leur infamie et font la roue sur les coussins moelleux des voitures armoriées qui les transportent de la cour d’assises au bagne du tripot. Ils ne s’habillent point parce que les mœurs et la température l’exigent, ils se costument pour vous éblouir et vous faire croire qu’ils ne sont pas de chair et d’os comme vous ;

[…]

Ils n’habitent point ceux-là, ils demeurent dans des hôtels : tout y est d’or, de marbre, de velours, tout y est doré sur tranches, depuis les meubles jusqu’aux larbins. Ils ont depuis des valets de pieds jusqu’à des donneurs de lavements.

Leurs chevaux sont mieux vêtus que nous, leurs chiens sont mieux nourris et mieux soignés que vos enfants. Il est cent mille pauvres en France qui seraient heureux de demeurer dans les écuries de leurs chevaux ou dans les niches de leurs chiens.

Les pâles ne mangent pas parce qu’il faut vivre, non ; ce sont des goinfres pour lesquels il existe des Chabot qu’on décore parce qu’ils ont trouvé l’art d’assaisonner une truffe ; des goinfres pour lesquels un Vatel se brûle la cervelle, quand sa sauce n’est pas dorée à point.

[…]

J.-B. Clement