JOURNAL OFFICIEL - PARTIE NON OFFICIELLE 2

SAMEDI 25 MARS 1871

VISITES DES PROVINCES (p103)

Citoyens, le gouvernement, fugitif à Versailles, a cherché à faire le vide autour de vous ; la province s’est trouvée tout à coup privée de toutes nouvelles de Paris.

Mais l’isolement dans lequel le souffle révolutionnaire de se frayer un passage à travers toutes ces précautions.

Le comité central a reçu hier et aujourd’hui plusieurs délégations des villes de Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen, etc., qui sont venues savoir quelle était la nature de notre révolution, et qui sont reparties au plus vite pour aller donner le signal d’un mouvement analogue, qui est préparé partout.

Vive la France ! Vive la République !

Hôtel-de-Ville, 24 mars 1871.

(Suivent les signatures.)

 

COMITÉ CENTRAL, SENTINELLE DU PEUPLE (extrait, voir JO p106)

Né de la revendication de justice qui a produit la révolution du 18 mars ; le Comité central a été installé à l’Hôtel-de-Ville, non comme gouvernement, mais comme la sentinelle du peuple, comme le comité de vigilance et d’organisation, tenu de veiller à ce qu’on n’enlevât pas au peuple par surprise ou intrigue le fruit de sa victoire, chargé d’organiser la manifestation définitive de la volonté populaire, c’est-à-dire l’élection libre d’une Assemblée qui représente, non pas seule-ment les idées, mais aussi les intérêts de la population parisienne.

Les délégués de l’intérieur, Ant. Arnaud, Ed. Vaillant.

 

ENTREE EN REPUBLIQUE (p110)

Citoyens, Paris ne veut pas régner, mais il veut être libre ; il n’ambitionne pas d’autre dictature que celle de l’exemple ; il ne prétend ni imposer ni abdiquer sa volonté ; il ne se soucie pas plus de lancer des décrets que de subir des plébiscites ; il démontre le mouvement en marchant lui-même, et prépare la liberté des autres en fondant la sienne. Il ne pousse personne violemment dans les voies de la République ; il est content d’y entrer le premier

Hôtel-de-Ville, 22 mars 1871. (Suivent les signatures.)

 

TIRS SUR LES PRUSSIENS (p111)

Le Comité central apprend que des hommes vêtus d’uniformes de gardes nationaux, et reconnus pour d’anciens gendarmes et sergents de ville, ont tiré sur les lignes prussiennes.

Le Comité prévient que si un cas semblable se présentait, il prendrait lui-même les mesures nécessaires pour s’assurer des coupables, et les ferait immédiatement passer par les armes.

La sécurité de la ville entière [dépend de] ces mesures de rigueur.

 

HAUTE TRAHISON (p119)

Le Beobachter annonce que MM. Bebeck, Liebknecht et Hepner, députés à Berlin, sont poursuivis pour cause de haute trahison. Ces messieurs sont des républicains, et l’on sait qu’ils n’ont cessé de protester contre la continuation de la guerre depuis la capitulation de Sedan, en accusant la Prusse de s’attaquer plutôt à un principe qu’à une situation donnée.

 

HONG KONG (p119)

On lit dans l’Echo de Londres, du 23 mars :

M. Rowing doit adresser ce soir dans les communes une question au sous-secrétaire d’Etat des colonies à laquelle, nous l’espérons, sera fait une réponse satisfaisante. Si ce que l’on dit est vrai, il paraîtrait que la population de Hong Kong aurait adressé une pétition au gouvernement de Sa Majesté, lui demandant de mettre un terme aux jeux de hasard qui s’exploitent dans cette colonie sous la protection de la loi, et rap- portent un revenu de 15 à 40 000 livres sterling par an. Nous espérons que prompte satisfaction sera donnée aux colons. Le respect que nous nous devons à nous-mêmes veut que nous ne dégoûtions pas les Chinois par le spectacle de notre immoralité.


 

OUVERTURE DES TUILERIES, MISE À L'ABRI DES OEUVRES (p121)

Les Tuileries, fermées depuis le 4 septembre par le Gouvernement de la défense nationale, sont ouverts au public ainsi que les musées.

DARDELLE.

Au Louvre et aux Tuileries, tout est dans le calme le plus complet. Les grilles du jardin privé sont ouvertes dès huit heures du matin, ainsi que celles du square du Louvre. Dimanche, la terrasse sera également livrée à la circulation. Le gouverneur des Tuileries a pleinement réussi dans sa tâche de répandre la tranquillité parmi les habitants du quartier. Le Comité central n’a fait occuper les deux palais nationaux que dans le but de mettre à l’abri et de faire respecter les chefs-d’œuvre et les objets précieux qu’ils contiennent.


 

FAIT DIVERS - LA DEPECHE (p123)

Le citoyen Leturet, porteur d’une dépêche du Comité central, fut arrêté par un bataillon réactionnaire. Le brave citoyen préféra avaler la dépêche plutôt que de la livrer. Exaspérés par cet acte de dévouement inattendu, les misérables se jetèrent sur lui et faillirent l’étrangler pour la lui arracher.


 

LA CANAILLE (extrait, voir p 124)

[…] Pauvres gens, ignorants et ingrats ! Cette canaille, que vous cons- puez, pour laquelle vous n’avez pas assez d’insultes, que vous accusez de pillage et d’assassinat ; cette canaille que vous voudriez voir balayer par le canon, savez-vous ce qu’elle est, ce que vous lui devez ? Savez-vous paysans, bourgeois égoïstes et lâches, ce qu’il y a de dévouement, de courage et de misère dans le cœur de cette canaille ?

C’est elle qui vous a fait ce que vous êtes ; c’est elle qui vous a vengés d’une oppression de dix siècles.

Paysan, qui est-ce qui t’a donné les moyens d’acheter ton champ, ta vigne et de les cultiver pour toi, pour toi seul ? La canaille.

Bourgeois, commerçant, propriétaire, qui est-ce qui t’a donné la faculté de travailler pour toi, pour toi seul, d’amasser, de sortir de la misère, de te faire un petit bien-être ? Qui est-ce qui travaille pour toit et t’enrichit ? La canaille.

Et vous député, avocat, médecin, homme de lettres, professeur, capitaine, qui est-ce qui vous a permis de montrer votre licence et votre mérite et de prendre place au soleil ? La canaille.

Vous tous, tant que vous êtes, qui vous a faits hommes libres, citoyens ? La canaille de 1789, de 1830, de 1848.

[…] Vous ne vous souvenez pas même que vos pères faisaient partie de cette canaille, et vous ne songez pas que vous en faisiez partie vous-mêmes, mais sans gloire, si vos pères avaient été aussi égoïstes et aussi lâches que vous.

 

DIMANCHE 26 MARS 1871

LA COMMUNE DE LYON (p127)

Le Comité central s’empresse de transmettre à la population de Paris la dépêche suivante d’un de ses délégués à Lyon :

Lyon, 24 mars 1871.

Aux citoyens membres du Comité central, à Paris.

Nous sommes arrivés à Lyon et immédiatement introduits à l’Hôtel-de-Ville ; nous avons dû paraître au balcon, aux acclamations de plus de vingt mille citoyens. Dix-huit bataillons sur vingt-quatre sont heureux de se fédéraliser avec les deux cent quinze bataillons de Paris. Pas une goutte de sang versé, grâce aux mesures préservatrices prises par la commission provisoire.

Le gouvernement de Versailles n’est pas reconnu. En somme, la cause du peuple triomphe, et Paris seul est reconnu comme capitale.

Pour la délégation, Amouroux.

À l’appui de cette lettre, Lyon envoyait un exemplaire de l’affiche suivante :

République Française Commune de Lyon

Le comité démocratique de la garde nationale du Rhône.

Le comité central démocratique de l’alliance républicaine du Rhône aux Lyonnais.

Citoyens,

La commune vient d’être proclamée du haut du balcon de l’Hôtel-de-Ville, aux applaudissements frénétiques de la population entière.

Notre ville qui, la première au 4 septembre, a proclamé la République, ne pouvait tarder d’imiter Paris.

Honneur à cette courageuse et vaillante population lyonnaise !

Elle vient de concourir au rétablissement de la liberté et de la vraie république.

Elle vient de reprendre la direction de ses intérêts trop longtemps absorbés par le pouvoir central.

Avec la commune, citoyens, nous aurons un pouvoir unique qui concentrera dans ses mains la force armée et la police municipale.

Avec la commune, les impôts s’allégeront, les deniers publics ne seront plus gaspillés, les institutions sociales attendues avec une légitime impatience par les travailleurs seront fondées et mises en pratique. Une ère nouvelle, citoyens, commence pour notre cité.

Bien des souffrances et des misères seront soulagées, en attendant que disparaisse la hideuse plaie sociale appelée paupérisme.

[…] Voir JO p128

 

LES DORTOIRS VERSAILLAIS (p143)

On lit dans le Rappel :

L’Assemblée, qui a préféré Versailles à Paris, n’y a pas précisément toutes les commodités qu’elle désirerait.

Les hôtels, réquisitionnés pour les officiers des troupes que les ruraux appel- lent à leurs secours, et envahis à prix d’or par les francs-fileurs de Paris, n’ont plus de chambres pour eux. On nous cite un député qui paye 10 fr. par jour un lit dans une cave. A l’hôtel des Réservoirs, on étend de la paille dans un corridor, et ça coûte 10 fr. par coucheur.

Le château est un dortoir. Dans la salle des glaces, il y a quinze lits. Dans la salle de Diane, pas de lits ; les députés y dorment sur les fauteuils et sur les chaises.

Il n’y fait pas chaud, et, la nuit dernière, un des principaux représentants de Paris s’est enveloppé des pieds à la tête dans la housse d’un canapé.

Un bon nombre couchait dans la salle des séances, avant les séances de nuit. Cette mesure a donné lieu, l’autre soir, à un incident. On venait d’entrer. Au coup de sonnette du président, on a vu subitement se dresser en sursaut un personnage casqué d’un mouchoir de couleur et drapé dans une couverture. C’était un représentant de Paris qui, ne sachant pas qu’il devait y avoir une séance de nuit, avait emprunté la couverture d’un pompier et s’était profondément endormi sur une banquette.


 

LES CADAVRES DE SEDAN (P 143)

On écrit de Sedan, sous la date du 19 mars de ce mois :

«Depuis huit jours, la commission chargée par le gouvernement belge d’assainir le champ de bataille de Sedan opère la crémation dans les environs de cette ville.

Elle emploie un moyen très simple pour détruire les miasmes délétères qui étaient à redouter au moment des grandes chaleurs.

Voici ce moyen :

On fait ouvrir les fosses et l’on met les cadavres à nu, sans toutefois les déranger ; puis on fait verser, selon la quantité de cadavres amoncelés, du goudron de houille, de façon à les recouvrir d’une couche très épaisse de ce liquide.

Une fois le goudron infiltré partout, on fait arroser les cadavres à l’huile de pétrole, puis on y met le feu et l’on active les flammes à l’aide de bois de mélèze. Le feu s’étend ainsi partout et pénètre jusqu’au fond des fosses. Après trois heures de combustion, il ne reste que les os tout à fait réduits.

Pendant tout le temps de l’opération, les commissaires font des dégagements de clore en masse et les ouvriers avouent qu’ils ne sentent pas la moindre odeur cadavérique. Après la calcination des cadavres, il s’est formé, paraît-il au-dessus des fosses une couche solide de brai sec, qui a elle seule est capable d’empêcher les exhalaisons. Malgré cela, les délégués belges, d’accord en tout avec le conseil supérieur d’hygiène de Sedan, font semer du chlorure de chaux sec dans les fosses et les font recouvrir de terre et de chaux vive, de façon à former de bons tumulus.

Il paraît que, d’après les rapports de ces messieurs, à l’exception des enterrements faits sous la surveillance des autorités françaises, les enfouissements sont détestables. C’est ainsi que les fosses renfermant 160 cadavres d’hommes n’étaient recouvertes que de dix centimètres de terre ! »

 

LUNDI 27 MARS 1871

CRITÈRES DU CHOIX ÉLECTIF (P 149)

Paris, le 26 mars 1871.

La Proclamation suivante a été affichée hier sur les murs de Paris :

Citoyens,

Notre mission est terminée ; nous allons céder la place dans votre Hôtel-de- Ville à vos nouveaux élus, à vos mandataires réguliers.

Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant de votre propre vie, souffrant des mêmes maux.

Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt, et finissent toujours par se considérer com- me indispensables.

Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel. — Evitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère.

Enfin, cherchez des hommes de convictions sincères, des hommes du peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. — Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c’est aux électeurs à connaître leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter.

Le Comité central de la garde nationale.


 

ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS (p161)

Travailleurs,

Nous avons combattu, nous avons appris à souffrir pour notre principe égali- taire, nous ne saurions reculer alors que nous pouvons aider à mettre la première pierre de l’édifice social.

Qu’avons-nous demandé ?

L’organisation du crédit, de l’échange, de l’association, afin d’assurer au travailleur la valeur intégrale de son travail.

L’instruction gratuite, laïque et intégrale ;

Le droit de réunion et d’association, la liberté absolue de la presse, celle du citoyen ;

L’organisation au point de vue municipal des services de police, de force armée, d’hygiène, de statistique, etc.

Nous avons été dupes de nos gouvernements, nous nous sommes laissé prendre à leur jeu, alors qu’ils caressaient et réprimaient tour à tour les factions dont l’antagonisme assurait leur existence.

Aujourd’hui le peuple de Paris est clairvoyant, il se refuse à ce rôle d’enfant dirigé par le précepteur, et dans les élections municipales, produit d’un mouvement dont il est lui-même l’auteur, il se rappellera que le principe qui préside à l’organisation d’un groupe, d’une association, est le même qui doit gouverner la société entière, et comme il rejetterait tout administrateur, président imposé par un pouvoir en dehors de son sein, il repoussera tout maire, tout préfet imposé par un gouvernement étranger à ses aspirations.

Il affirmera son droit supérieur au vote d’une Assemblée de rester maître dans sa ville, et de constituer comme il lui convient sa représentation municipale, sans prétendre l’imposer aux autres.

Dimanche 26 mars, nous en sommes convaincus, le peuple de Paris tiendra à honneur de voter pour la commune.

Les délégués présents à la séance de nuit du 23 mars 1871 :

Conseil fédéral des sections parisiennes de l’Association internationale


 

POINT DE VUE ALLEMAND (extrait, voir JO p162)

Nouvelles étrangères Allemagne

L’Allemagne du Nord envisage sous un point de vue assez hostile à la France les événements de Paris. Dans la partie sud, au contraire, et surtout en Autriche, la presse émet des considérations d’un tout autre ordre.

Voici ce que dit le Tages Presse, de Vienne :

[…]

« Depuis le siècle passé, Paris a vu plusieurs révolutions dans le sens démo- cratique. Mais le parti ultramontain et rétrograde s’est toujours hâté de fausser le résultat de ces révolutions, et tandis que Paris ne pouvait recueillir les fruits mûrs de ses efforts, les départements l’entraînaient dans le tourbillon de la réaction.

« A Paris, l’honneur d’avoir pris de grandes initiatives ; à la province, et no- tamment à la population des campagnes, la honte de les avoir déjouées. Il semble que Paris veuille donner aujourd’hui l’impulsion au système fédératif en France, afin de garantir à jamais l’existence de la république.

Enseignement universel, obligatoire et gratuit, séparation de l’Eglise et de l’Etat, abolition des impôts indirects et des monopo- les ; impôts progressifs, développement des sociétés d’assurances et des établis- sements humanitaires, garantie d’un salaire minimum, surtout dans les temps de disette, réduction des dépenses publiques des pays fortement peuplés, enfin un projet rationnel et pratique pour un asile destiné aux invalides du travail : voilà des vœux qu’il ne faut pas, de prime abord, condamner comme des utopies, des vœux qui ne vont pas à l’encontre de l’expérience et de la science, et qui, pour la plupart, ont été chaleureusement recommandés par des esprits éminents, comme Stuart Mill et autres. Jusqu’ici, rien n’a encore été fait pour remplir les conditions d’un programme réellement social et humanitaire, et il semble que Paris ne veuille pas permettre cette fois-ci, comme après les autres révolutions, qu’on déchire sans autre préambule ce programme. »

[…]


 

PETITE ROUERIE VERSAILLAISE (p165)

Nous trouvons dans le Rappel les renseignements suivants :

On nous signale une petite rouerie du gouvernement de Versailles. Dans le but sans doute de provoquer le mécontentement des employés et de les porter à en jeter la responsabilité sur le mouvement de Paris, le caissier du ministère des finances vient de déclarer qu’il ne pourrait payer à la fin du mois courant les trai- tements sur lesquels ces prolétaires de l’administration se croyaient en droit de compter. Il donne pour prétexte que de nouvelles oppositions ont pu être mises en son absence au ministère des finances, qu’il ne les connaît pas, et ne peut par conséquent payer jusqu’au moment où la tranquillité rétablie lui permettra de re- venir à Paris.

On sait ce que cela veut dire, et l’on comprend facilement ce petit manège. Mais les petits employés, qui, comme leurs frères des ateliers, ont eut si souvent à souffrir, n’eut pas attendu jusqu’à aujourd’hui pour se déclarer en faveur d’une réforme radicale. Le bon plaisir a fait son temps, et le principe de la commune libre compte chez eux de nombreux partisans. Les élections le feront bien voir.


 

PARIS TRANQUILLE (p166)

Les provinciaux, auxquels on fait accroire que Paris est dans un état de bouleversement impossible à décrire, auraient été bien étonnés s’ils s’étaient promenés hier dans les rues ou sur les boulevards.

Tout avait repris sa physionomie habituelle. Les boutiques étaient rouvertes, les restaurants et les cafés revoyaient leurs clients, on sentait partout la tranquillité et la confiance.

Le jardin des Tuileries est rouvert, non plus seulement la partie que s’était réservée l’homme qui a fini par Sedan, mais tout le jardin où le public n’était pas entré depuis cinq mois.

Le jardin du Palais Royal, qui n’était fermé, lui, que depuis trois jours, également, a également rouvert ses grilles hier.


 

UNE PAGE D'HISTOIRE (extrait, voir JO p166)

Une page d’histoire

Nous recommandons à l’attention toute spéciale de nos lecteurs le rapport publié par M. Crémieux, à l’appui du décret qui a destitué et flétri les magistrats indignes ayant fait partie des commissions mixtes de 1852.

C’est une page d’histoire qui mérite de se graver dans toutes les mémoires. Il est indispensable que la France ne perde jamais le souvenir des monstruosités sans nom qui ont inauguré le régime du 2 décembre, et il n’est pas moins nécessaire qu’elle voue à l’infamie, pour l’édification des générations futures, les misérables ambitieux qui se sont faits les complices et les instruments des abominables attentats commis à cette époque néfaste contre la morale, la justice de l’humanité.

On verra dans ce rapport, inséré plus loin, que les commissions mixtes n’ont pas condamné moins de 40 000 citoyens à la déportation à Lambessa ou à Cayenne, à l’exil et à l’internement. Dans certains départements du midi, les transportés des villes et même des campagnes se comptaient par milliers. Notaires, avocats, médecins, juges, grands et petits propriétaires, ouvriers, paysans étaient atteints indistinctement par ces épouvantables proscriptions.

Tous étaient égaux devant la haine cruelle et l’implacable vengeance de l’assassin du boulevard Montmartre.

Quel était donc le crime des infortunés qu’on envoyait ainsi à une mort presque certaine dans les marais pestilentiels de l’Afrique et des îles de la Guyane ? En expiation de quels noirs forfaits condamnait-on leurs familles au deuil, au désespoir et à la misère ? Leur crime, le voici : ils conservaient dans leur cœur le culte des institutions établies par le gouvernement de 1848, en application des principes de liberté et de justice de notre grande révolution ; ils réprouvaient du fond de l’âme l’odieux parjure de décembre, la violation du droit, l’anéantissement de la constitution ratifiée par les libres suffrages de toute la France. Leur crime, en un mot, était d’être républicains. […]

 

MARDI 28 MARS 1871

COMMUNE DE TOULOUSE (extrait, voir JO p186)

Un de nos amis, qui nous est envoyé de Toulouse, nous apporte le document suivant :

La garde nationale de Toulouse, réunie à l’occasion de la création de bataillons de garde constitutionnelle et de l’installation de M. de Kératry en qualité de préfet de la Haute-Garonne, a proclamé aujourd’hui à deux heures l’organisation de la commune aux cris de : Vive Paris ! […]

Elle adhère aux préliminaires de la paix et demande que, pour délivrer le plus tôt possible le sol de la patrie de la souillure de l’étranger, des mesures énergiques soient prises pour faire payer, sans délai, les frais de la guerre à ceux qui ont déchaîné ce fléau sur le pays et conclu une paix ruineuse et humiliante.

La commune de Toulouse fera respecter toutes les opinions et assurera la conservation de tous les intérêts publics et privés ; mais elle sévira avec vigueur contre toute tentative de perturbation. […]

La commune a été proclamée à Toulouse dans la soirée du 25. (p189)


 

SOUSCRIPTION UNIVERSELLE PROPOSÉE PAR LA TURQUIE POUR PAYER LA DETTE FRANÇAISE (p193)

Le journal de Constantinople, la Turquie, propose, dans un appel chaleureux, une souscription universelle en faveur de la France. Nous extrayons de cet appel les passages suivants :

« Elle n’est pas éloignée, six mois à peine, l’époque où la France, centre de l’Occident, brillait de toute sa splendeur de son génie, de sa civilisation, de sa puissance que des siècles de rayonnement lui avaient acquise. Six mois ont-ils pu effacer des siècles de gloire ? Six mois de revers ont-ils abaissé la nation française au niveau des romains de la décadence et des Grecs du Bas-Empire ? Non. Blessée, la France est tombée sur le champ de bataille perdant à flots son sang, mais elle est toujours la fille des soldats de Fontenoy et des penseurs de l’Encyclopédie. Du fond des ruines amoncelée sur la France, du sein de cette humiliation qu’un ennemi implacable a voulu lui infliger, naît chez tous les peuples une sympathie plus grande, plus rayonnante en faveur de cette nation qui a versé son sang pour toutes les nobles causes, qui a tiré constamment l’épée pour les opprimés contre les oppresseurs.

« En ce moment, tous les yeux convergent sur elle pour la voir, dans ses jours d’épreuve, occupée de sa réorganisation, et tournant ses forces vers une rénovation qui intéresse le progrès. Aujourd’hui, le grand courant civilisateur s’est ralenti. La France est à terre ; son industrie est désorganisée, son administration est à refaire ; ses finances sont épuisées, et elle a 5 milliards à payer. Elle est riche, dira-t-on ; oui, elle est riche et elle payera ; mais au prix de quels sacrifices ! Cinq milliards ! Dette écrasante pour une nation, obole pour l’univers. Cinq milliards ! presque rien pour les peuples mus par une même pensée. Et pourquoi ne se cotiseraient-ils pas, tous ceux qui ont regardé la France comme le flambeau de la civilisation ? Pourquoi, en échange de toutes les merveilles qu’elle leur a prodiguées, de toutes les lumières qu’elle a répandues, de toutes les découvertes dont elle a été l’initiatrice, pourquoi le monde entier, qui en a largement bénéficié, ne viendrait-il pas acquitter aujourd’hui une dette légitime de reconnaissance en contribuant à exonérer la France d’une charge aussi lourde ?

« Fait sans précédent, cette manifestation serait la protestation de tous contre la force, et l’affirmation solennelle de l’amour de l’humanité pour le droit ! Quel triomphe pour la justice si notre voix étant entendue, on voyait de toutes parts, dans la littérature, dans la presse, dans les salons, dans les administrations, dans les ateliers, des souscriptions s’ouvrir pour payer la rançon de celle qu’on appelle la France, mais dont le nom est : Fraternité.

« Puisse notre appel avoir de l’écho. Puissent nos confrères de toutes les parties du monde se joindre à nous et répéter : Souscription universelle. »


 

FAIT DIVERS - LA VENTE DE ME SAPETA (p202)

Un singulier marché a été conclu à Gora Koperzyka, en Bohême : un habitant de cet endroit, un certain François Sapeta, possédait entre autres antiquités une femme qui avait plus d’expérience que de charmes. Sapeta, qui n’est pas un archéologue fanatique, caressait depuis longtemps l’idée de se défaire de son trésor, lorsqu’une de ses connaissances, un monsieur Ochab, se présenta très à propos, pour l’aider à réaliser son rêve. M. Ochab lui offrit dans les derniers jours du carnaval dix florins sonnants, s’il voulait lui céder sa femme. L’affaire conclue, M. Ochab, qui, pour le moment, n’était pas en fonds, donna, en guise d’arrhes, un florin de papier, et il fut arrêté aussitôt les neuf florins restants payés, Mme Sapeta passerait en la possession de l’acheteur. Quelques jours plus tard ; M. Ochab se présenta chez le vendeur, paya la somme convenue et se disposa à prendre possession de la femme qui lui appartenait de droit. Cependant, Mme Sapeta qui, probablement avait ouï parler de l’abolition de la traite des esclaves en Europe, et qui semble avoir quelques notions de droit constitutionnel, appuya sa résistance d’un argument en forme de fourche, au moyen duquel elle persuada à l’acheteur de vider les lieux d’un pas accéléré.

M. Ochab déposa entre les mains du juge de paix une plainte contre le vendeur et réclama le double des arrhes payées, parce que Mme Sapeta n’aurait pas livré la marchandise, ainsi qu’il était convenu. Le juge de paix, jurisconsulte consommé s’il en fût, ordonna à Mme Sapeta de rendre les arrhes à M. Ochab, mais il condamna ce dernier à une amende de trois florins au profit des pauvres, pour achat de marchandise suspecte. Le juge ne défendit pas la vente ultérieure de la dame Sapeta, convaincu qu’il était que ce vieux tendron du beau sexe ne trouverait plus d’autres amateurs.

FAIT DIVERS - LA VIE D'ARTISTE (p203)

Dans une crémerie du faubourg Saint-Antoine venait chaque matin prendre son repas un jeune garçon de quatorze à quinze ans, nommé Emile D..., apprenti graveur, de l’extérieur le plus honnête et mis avec une grande propreté.

Avant-hier, ayant quelque chose à chercher dans son logement particulier situé à l’entresol, le maître de l’établissement laissa l’apprenti seul, en le priant de l’appeler, s’il venait quelqu’un.

Dans le cours de la journée, il s’aperçut qu’une vingtaine de francs et un porte-monnaie de maroquin vert manquaient dans le tiroir-caisse de son comptoir. L’idée ne lui vint pas de soupçonner de ce vol un habitué aussi fidèle, un jeune garçon d’une physionomie aussi avenante qu’Emile D...

Avant-hier matin, en arrivant à son heure habituelle, l’apprenti fut pris d’un éternuement. Il tira précipitamment son mouchoir, et le porte-monnaie vert que, par une inexplicable imprudence, il avait gardé dans sa poche après l’avoir dérobé, sauta sur le comptoir.

La preuve du vol était flagrante. Le crémier saisit au collet le larron et appela des gardes nationaux qui l’arrêtèrent.

Questionné sur les motifs de sa mauvaise action, le jeune garçon a répondu qu’il étudiait le dessin pour devenir artiste, et qu’il avait pris cet argent, afin d’acheter les modèles qui lui manquaient.

Cette explication n’a pas paru devoir excuser son méfait, et l’arrestation a été maintenue.


 

FAIT DIVERS - RADIN ! (p204)

Un assez grand rassemblement s’était formé avant-hier matin au bord de la Seine, à proximité du pont d’Austerlitz ; il était occasionné par un événement assez bizarre.

Un homme d’une quarantaine d’années, bien mis, essayait de faire baigner son chien, qui paraissait avoir peu de goût pour les exercices aquatiques. Comme l’animal, après maintes hésitations, refusait positivement de tenter l’aventure, il le prit par la peau du cou et le lança dans le fleuve.

A peine dans l’eau, le chien se retourna vivement et revint vers le bord. Mais la berge étant en cet endroit revêtue d’une muraille presque à pic, il fit d’inutiles efforts pour remonter. Son maître se coucha afin de lui tendre la main. Malheureusement il se pencha d’une façon si exagérée, qu’il perdit l’équilibre et tomba.

Deux mariniers, qui travaillaient non loin de là, accoururent promptement, lui tendirent une perche et parvinrent à le retirer sain et sauf, ainsi que son chien.

Une fois en sûreté, le monsieur se palpa, et au lieu de manifester sa joie de se voir sauvé de la mort, donna des marques de grand désespoir.

Questionné, il répondit qu’au moment où il se penchait pour aider son chien à remonter, son porte-monnaie, placé dans la poche de côté de son paletot, avait glissé dans l’eau.

C’est en voulant le ressaisir qu’il était tombé lui-même.

Un gamin, sans autre vêtement qu’un pantalon de toile bleue et une bretelle de lisière, offrit d’aller chercher le porte-monnaie.

— Va, dit le monsieur, tu auras une bonne récompense !

Le gamin pique une tête, plonge à diverses reprises, et après avoir excité, en tardant à reparaître, l’inquiétude des assistants, se montre tout ruisselant, tenant triomphalement à la main le porte-monnaie, qu’il rapporte à son propriétaire.

Mais avant de le lui remettre, il s’arrête et tend l’autre main.

Le monsieur avait confié aux assistants que son porte-monnaie contenait 850 fr. tant en billets de banque qu’en or et argent, et, comme il avait promis une bon- ne récompense, on attendait l’effet de sa générosité. Aussi un murmure d’indignation s’éleva-t-il dès qu’on le vit tirer de la poche de son gilet et offrir au gamin qui avait risqué sa vie une pièce de vingt sous.

Le gavroche allait peut-être accepter quand un survenant s’écria :

— On t’offre vingt sous ; je t’en donne quarante, si tu rejettes ça à l’eau.

Le monsieur s’élança ; mais, plus prompt, le gamin renvoya le porte-monnaie dans la rivière.

— Combien donnez-vous maintenant pour le repêchage ? demanda-t-on au propriétaire de l’objet.

— Cinq francs.

— Ce n’est pas assez.

— J’irai jusqu’à dix.

— Mettez en quinze.

Le marché fut conclu ; le gamin replongea et rapporta le porte-monnaie.

Quelques instants après, il payait à boire, dans un cabaret voisin, aux spectateurs de l’événement.


 

LA QUESTION DES LOYERS DEVANT LES TRIBUNAUX (p207)

À l’audience du 22 mars de la justice de paix du 4e arrondissement, M. Fontaine (de Melun), ayant a statuer sur le refus de payement par un locataire des termes de juillet à octobre 1870, et janvier 1871, a rendu le jugement suivant :

En ce qui touche le loyer échu en juillet :

Attendu que, échu et dû conséquemment avant les événements politiques, ce terme de loyer est incontestablement exigible et que le locataire ne peut, à aucun titre et sous aucun prétexte, en refuser le payement, le tribunal, jugeant en dernier ressort, le condamne à en payer le montant, soit la somme de cinquante francs, avec intérêts du jour de la demande en justice.

Mais en ce qui touche les loyers échus en octobre et en janvier :

Vu les malheurs publics et eu égard aux circonstances, le tribunal dit qu’il y a lieu de faire droit, quant à présent, sur ce chef de la demande et déclare surseoir à y statuer.